Partager l'article ! Les envahisseurs: LES ENVAHISSEURS (8’40’’) Alors que j’avançais dans la rue, je me ret ...
LES ENVAHISSEURS
(8’40’’)
Alors que j’avançais dans la rue, je me retrouvais face à un superbe immeuble en forme de soucoupe volante. C’était là. J’y étais. Ma nouvelle entreprise se dressait devant moi comme prête à décoller, mais avec moi à son bord.
OVNI était une société étrangère dont les origines étaient peu connues, mais dont le l’expansion au niveau international était ahurissant. Elle avait des succursales dans le monde entier et comptait désormais des centaines de milliers de salariés, voire des millions. Personne n’en savait trop rien, ni ne savait où cela allait s’arrêter.
♫
J’entrais donc dans cet antre et me dirigeai vers le bureau des ressources humaines. Alors que je passais devant un bureau ou il était inscrit ressources naturelles, une personne me héla et me dit que le bureau que je cherchais était certainement celui-là. Je lui fis remarquer qu’il devait y avoir une erreur, que je cherchais le bureau des ressources humaines et non celui des ressources naturelles.
« Qui y-a-t-il de plus naturel que les ressources humaines ? me dit-il.
— Humainement » lui dis-je un peu pris de court.
« Humainement ???? » pensais-je. Mais pourquoi avais-je répondu cela ? N’aurais je pas du répondre « naturellement » ? Que se passait-il donc ? Ou étais-je tombé ?
Arrivé devant la fameuse porte des ressources naturelles je vis d’écrit sur la porte : bon sens interdit. Après avoir frappé à la porte j’entrais, le saluais et m’empressais de lui demander la signification de cette maxime. Le responsable des RN, un ancien de la DDE (Direction Départemental des Extra…), me reçut et dit que ce n’était qu’un mauvais jeu de mot et que je devais plutôt comprendre : « bon : sans interdit ». J’avais à faire à un petit farceur
♫
La première chose que je constatais en découvrant tous les services que me faisait visiter mon nouveau chef, fut que les gens couraient dans tous les sens, se télescopant, s’excusant et se dépêchant. Ceux qui ne couraient pas étaient assis et discutaient. Là encore les discussions partaient dans tous les sens, les uns défendant avec acharnement leur position et les autres campant fermement sur les leurs. Bref, une vraie petite ruche bruyante et étourdissante.
Ensuite, lorsque j’essayais de poser une question à l’un des marathoniens qui n’arrêtait pas d’aller et venir, il me répondait systématiquement qu’il n’avait pas le temps.
« Perdu, me dit alors mon chef.
— Perdu ? Mais comment-ça perdu ? Qu’ai-je dit ?
— Vous avez posé une question mon jeune ami, me rétorqua-t-il.
— Et alors ?... » lui répondis-je.
Il me parla à ce moment de ces anciens tournois de joutes des chevaliers du moyen âge. Chaque personne qui courait et qui en croisait une autre, devait non pas utiliser une lance pour la désarçonner, mais répondre le plus rapidement possible par « pas le temps » dés qu’une question lui était posée.
« Vous savez mon jeune ami, dans certaines entreprises il y a des vendeurs des informaticiens et bien d’autres catégories de personnel indispensables au bon fonctionnement de celles-ci. Nous avons également ces catégories. Mais notre force par rapport à nos concurrents repose sur cette catégorie que nous appelons les PALETAN, qui sont grassement payés et qui passent tout leur temps à ne jamais en avoir ».
— Comment épelez-vous ça ?, demandais-je.
— P.A.L.E.T.A.N car on n’a pas le temps d’écrire « pas le temps » en entier.
— Et que font-ils alors ?
— Nous n’en savons rien puisqu’ils n’ont pas le temps de nous l’expliquer. »
♫
Nous nous dirigeâmes ensuite vers les bureaux où les discussions semblaient acharnées. Mon chef me dit alors que j’allais découvrir la deuxième grande particularité de la société OVNI: le NONPAPOSSIBLE ou NONOTPOSSIBLE selon que l’on soit francophone ou anglophone.
Ce que je considérais comme un jeu était en fait un véritable art martial redoutable venu de France et qui consistait à dire le plus possible « Non, pas possible ou No, not possible », dés qu’une proposition était faite. Bien qu’il fût crée à l’origine pour être joué de façon verticale, des grands chefs vers les petits chefs et des petits chefs vers les salariés, il s’était naturellement développer de façon horizontale. Se battre les uns contre les autres ne leur suffisant plus, il leur fallait se battre en eux. Grands chefs contre grands chefs, petits chefs conte petits chefs et salariés contre salariés. L’avantage, me dit mon chef c’est que tout le monde pouvait participer aux tournois de NONPAPOSSIBLE. D’après lui, cela créait une véritable émulation. Lorsque je lui demandais s’il pouvait m’expliquer les règles de cet art, il me répondit spontanément : « non pas possible ».
♫
En fait tout le monde paraissait occupé, voire débordé. Et pourtant rien ne semblait avancer. Chacune des personnes présentes jouaient soit au PALETAN, soit au NONPAPOSSIBLE. J’avais l’impression d’être dans un casino. L’emprise du jeu rendait les gagnants fous et totalement accrocs au PALETAN et au NONPAPOSSIBLE. Quel était le sens de tout ça ? Aucun pour moi. On tournait en rond, un peu comme la roulette de la case TRODETRAVAIL.
Ah oui, j’allais oublier de vous parler de cette dernière spécificité d’OVNI. Au fond de la salle, je vis une porte fermée. Je demandais à mon chef ce qu’il y avait derrière et il m’y emmena. Je découvris alors une immense pièce avec une immense table ovale et de grands fauteuils en cuir.
« Cette salle est réservé aux très grands chefs me dit-il. »
Bizarrement, la salle était vide. Mon attention fut alors attirée par le dessus de la table. En face de chaque fauteuil en cuir, se trouvait d’inscrit « TRODETRAVAIL ».
« Cette salle est somptueuse, mais comment se fait il qu’il n’y a personne ?
— Vous savez, les très grands chefs ne sont que très rarement dans leur entreprise. Ils ont trop de travail à faire ailleurs pour rester ici à ne rien faire. »
♫
Après cette matinée passée à découvrir les structures de ma nouvelle entreprise, j’intégrais mon bureau. Une fois installé, je décidais tout de même d’aller revoir les Paletans pour qu’ils m’expliquent pourquoi ils n’avaient pas le temps. Leurs réponses furent unanimes ?
« Non pas possible.
— ????? », pensais-je interloqué.
J’avais cru comprendre que le NONPAPOSSIBLE était réservé aux petits chefs. Je me dirigeais donc vers la table des NONPAPOSSIBLE pour leur demander s’ils pouvaient m’aider à régler les problèmes des PALETAN ? Ils me répondirent tous en cœur :
« trop de travail .
— ?????? » Repensais-je réinterloqué.
Le TRODETRAVAIL était pourtant, me dis-je le domaine réservé des grands chefs. Je me risquais donc à aller voir mon chef pour qu’il m’explique ce qu’il se passait. Sans me regarder il me dit d’un ton assez sec :
« pas le temps !
— ?????? » Rerepensais-je, reréinterloqué.
Mon chef était aussi un PALETAN ? Je n’y comprenais plus rien. Qui était qui et qui faisait quoi ? Et je compris. En fait OVNI avait développé de façon intensive la polyvalence. Tout le monde faisait tout et tout le monde était tout. A un tel point qu’on ne savait plus qui était qui et qui faisait quoi. Jusqu’à se demander même s’il y avait un pilote dans le vaisseau.
♫
Quelque chose ne tournait pas rond. Ou plutôt si. Je venais de comprendre que pour avancer l’entreprise avait besoin de tourner en rond. Et comme la roue, OVNI tournait en rond. Et c’est cela qui la faisait avancer. Logique.
Mais, avez-vous déjà fait rouler une roue toute seule ? Evidemment. Tant que la roue tourne ça va. Mais plus elle avance, plus elle perd son équilibre, jusqu’à s’écraser lamentablement contre le sol. J’ai vu bien des entreprises vacillées avant d’être reprises en main. Par contre, j’en ai vu d’autres s’écraser sans que personne ne comprenne pourquoi.
♫
A l’issue de cette première journée, je sortais un peu groggy, me demandant sur quelle planète j’avais atterri. C’est à ce moment là que je sentis quelqu’un me taper sur l’épaule. Quand je lui fis face, celui-ci me dit qu’il s’appelait David Vincent et me demanda immédiatement si je les avais vus.
« Vu qui ? lui répondis-je
— Eux, les envahisseurs.
— Les envahisseurs ?
— Oui, les paletan, les nonpapossible, les trodetravail.
— Oui, lui confirmais-je, j’ai bien vu tous ces gens là. Mais pourquoi les appelez-vous ainsi ?
— Parce qu’ils viennent de la planète POURQUOI et qu’ils ont comme unique objectif de détruire nos entreprises. »
Je lui dis qu’il devait se tromper. Que les gens que j’avais vus là-bas semblaient débordés et absorbés par leur travail.
« C’est ce qu’ils font croire. A quelle, heure sont-ils arrivés au travail ?
— En même temps que moi.
— A quelle heure ont-ils été en réunion ?
— Peu de temps après.
— Combien de temps sont-ils restés en réunion ?
— Toute la matinée.
— A quelle heure ont-ils été mangés?
— Après la réunion.
— A quelle heure sont-ils revenus ?
— Deux bonnes heures après.
— A quelle heure ont-ils quitté l’entreprise ?
— En même temps que moi.
— Alors vous comprenez ?
— Comprenez quoi ?
— Qu’ils ont le temps .Le temps d’arriver à l’heure, d’aller en réunion, de prendre leur temps pour manger et de partir à l’heure. Qu’il leur est également possible. Possible d’arriver à l’heure, d’aller en réunion de prendre leur temps pour aller manger, et de partir à l’heure. Enfin qu’ils n’ont pas trop de travail puisqu’ils arrivent à l’heure, qu’ils font des réunions, qu’ils prennent leur temps pour manger et qu’ils partent à l’heure. »
Tout cela était pourtant vrai.
« Mais je vous assure qu’ils avaient vraiment l’air d’être débordés.
— C’est parfois juste un problème d’organisation ou de délégation. Ou tout simplement un problème d’incompétence. Rejoignez-nous. Je me présente à nouveau : David Vincent, mὲnager des BONSENS .
— Mὲnager des BONSENS ? Mais bon sang d’où venez-vous ?
— De la planète « COMMENT ».
— Comment ?
— De la planète « COMMENT ». Nous sommes des résistants dont la particularité est d’abord de se demander « Comment vais-je faire ? » avant de se demander « Pourquoi le ferais-je ? ». La planète Comment avec ses bonsens se demandent toujours comment elle va faire pour réussir la mission qui lui a été confiée. Les bonsens sont des gens responsables qui trouvent leur motivation dans l’envie de répondre à l’objectif qui leur est fixé. Sur la planète Pourquoi, les paletans, les nonpapossible, les trodetravail, se demandent systématiquement pourquoi ils feraient telle ou telle chose qui n’est pas de leur ressort. Cela les conduit inexorablement à se tirer dans les pattes pour faire porter aux autres toutes les responsabilités de leur démotivation, de leur désintérêt, de leur incompétence ou de leur échec. »
♫
Après avoir constaté par moi-même que les envahisseurs de la planète « Pourquoi » allait dans le mauvais sens, et que ce que me disait David Vincent s’appuyait sur du bon sens, je décidai de rejoindre son équipe de résistants. Il me prévint que c’était très dangereux, car les Trodetravail de la planète « Pourquoi » cherchaient à exterminer les Bonsens de la planète « Comment ».
« Pourquoi veulent-ils vous exterminer ? » Me risquais-je à lui demander.
Je sentis chez lui à ce moment là une crispation, une inquiétude, un doute quant à ma réelle identité. S’était-il trompé sur moi ? Etais-je un Trodetravail ? Le fait de demander pourquoi signifiait que je n’avais rien compris, induisant que je n’avais pas écouté ce qu’il m’avait dit. Je compris assez vite que les salariés de la planète Pourquoi n’avaient que peu d’intérêt pour ce qui leurs disait les autres, et qu’ils étaient surtout curieux. Cette curiosité avait un double intérêt. La première c’est qu’elle faisait parler celui qui en avait envie et qui aimait s’écouter. La deuxième c’est qu’elle lui évitait de répondre à la question. Je fis remarquer à David Vincent que le fait de demander pourquoi pouvait être le résultat soit d’une mauvaise explication, soit d’une explication incomplète de la part de l’orateur, comme si ce dernier avait quelque chose à cacher.
« Félicitations, vous avez tout compris, me dit-il. C’est la principale particularité des habitants de la planète Pourquoi. Leurs explications ne sont jamais très claires et suscitent inévitablement la question « pourquoi ? ». Le pourquoi en tant que question, est chez eux, une sorte de tic ».
Ayant repris mes esprits je demandais à David Vincent comment ils s’y prenaient?
« Ils cherchent à nous piéger. En particulier à travers notre reformulation. En effet quand les bonsens exposent leurs idées ou leurs projets pour atteindre les objectifs, les paletan ou les nonpapossible demandent systématiquement pourquoi. Le bonsens demande alors, si la personne qui lui a posé cette question l’a écouté. Si celle-ci répond oui, le bonsens lui demande de répéter ce qu’elle à retenu. Dans 100% des cas, le paletan est incapable de répondre correctement.
— Mais si la réponse qu’il donne est bonne ?
— Eh bien c’est que c’est un bonsens qui cherche à savoir si l’orateur est un paletan ou nonpapossible.
— Et comment le sait-il ?
— Si au bout de quelques secondes l’orateur lui coupe la parole c’est que l’orateur est un paletan. Si au contraire il l’écoute attentivement c’est que c’est un bonsens, donc un allié.
— Mais les paletans ne vous démasquent jamais ?
— Non puisqu’ils n’ont pas le temps de nous écouter. »
Comment l’entreprise pouvait-elle s’en sortir ? Entre ceux qui avait du bon sens qu’on n’écoutait pas et ceux qui n’écoutait pas et qui n’en n’avait pas, cela ne devait pas être aisé. Et pourtant cela fonctionnait depuis des décennies, voire des centennies.
♫
Je me mettais donc au travail avec comme seule idée en tête d’atteindre les objectifs qui m’avaient été fixés. Mais dés que je faisais une proposition, je me heurtais systématiquement à un PALETAN ou à un NONPAPOSSIBLE. Et quand je voulais voir un très grand chef, on me disait que ça n’était pas possible, qu’ils avaient trop de travail et que de toute façon ils n’avaient pas le temps. La totale quoi.
Je décidais donc de mettre en place ma propre organisation avec mes propres idées. Cela m’allait être fatal.
Quelques jours plus tard je reçus un courrier m’informant que j’étais convoqué à la direction des RN. J’étais ravi et pensais qu’on voulait me voir pour me féliciter et me proposer une promotion. Arriver devant la porte du bureau des RN, je percutais. Le panneau ! Ce fameux panneau « bon : sans interdit » censé n’être qu’un mauvais jeu de mot. Tout de suite j’eus un mauvais pressentiment. J’avais surement été démasqué puis balancé.
J’entrais dans le bureau et me retrouvais face à un drôle de personnage. Il était immense, avait une longue cape noire, portait un drôle de masque sur la tête, avait à sa ceinture une espèce de bâton avec une lame fluorescente et surtout il avait une drôle de voix. Le pauvre me dis-je la nature ne l’avait pas gâtée. Sur son badge était inscrit son nom : Dark Vadehors. Je n’en n’avais jamais entendu parler. A peine étais-je rentré qu’il commença un compte à rebours. Cinq, quatre, trois, deux, un. Et lorsqu’il dit « ignition » (allumage), je me sentis décoller et projeter à l’extérieur de l’entreprise. Alors que je m’apprêtais à m’écraser lamentablement contre le sol, je sentis quelqu’un me donner un léger petit coup de pied et un grand coup d’épaule.
« Eh Bobby, réveille- toi. Ça va être à toi d’expliquer tes résultats. »
Emergeant doucement de ma longue somnolence, je pris conscience que je venais de faire un cauchemar. Face à moi, je vis tous mes collègues en costume cravate. Soulagé d’être revenu sur terre, je commençais à expliquer mes résultats dans un brouhaha continu, perpétré par mes collègues qui n’arrêtaient pas de se contrarier. Au bout de quelques secondes mon chef m’interrompit et me dit :
« Bon, merci Bobby. »
Je lui fis remarquer que je n’avais pas fini et que je souhaitais continuer. Mais il me rétorqua que ce n’était pas possible, qu’il y avait trop de travail et par conséquent, pas le temps pour des explications.
| Juin 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | ||||||||
| 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | ||||
| 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | ||||
| 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | ||||
| 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | |||||
|
||||||||||