Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 16:47

LA BASSE COUR

 (8’40’’)

 

C’est dingue comme une basse cour ressemble à une entreprise. Bien plus ancienne que cette dernière, la basse cour a indubitablement servi à élaboré les principes du management moderne et se doit d’être considéré aujourd’hui comme l’ancêtre de l’entreprise. D’ailleurs comment aurait-il pu en être autrement ? Quel autre exemple avons-nous d’espèces aussi différentes des unes des autres (oie, poule, âne, cochon, moutons, cochon, veau, chien) réunies ensemble au service d’un fermier, premier manager de l’histoire ?

J’ai la certitude aujourd’hui  que les hommes se sont servis de ces animaux pour créer le management. La preuve en est qu’on y retrouve toujours les mêmes personnages : l’âne, l’oie, la vache, le veau, la poule, le coq,  le chien et les moutons. Comme dans l’entreprise !

 

 Soyons honnêtes,  tous ces noms d’animaux  sont ceux auxquels nous pensons quand les managers se retrouvent ensemble en réunion. Quand  une personne répond une ânerie on dit de lui que c’est un âne. Quand une autre personne répond par une vacherie, on dit d’elle que c’est une peau de vache. Quand quelqu’un essaie de faire de l’humour, et que cela tombe à plat et on dit de lui « quel veau ! ».Quand une femme se met en avant à travers son maquillage et sa tenue, on dit d’elle que c’est une poule. Quand un homme se la joue à travers une attitude ou une réponse on le compare à un coq. Quelqu’un qui est toujours sur ses gardes et se rebelle dés qu’on veut lui demander quelque chose, est traiter d’oie. Quelqu’un qui ronchonne tout le temps a un caractère de cochon. On trouve aussi celui qui est toujours d’accord avec le chef et que l’on surnomme le toutou. Mais la grande majorité d’une réunion de managers est constituée de moutons qui sans rien comprendre à quoi que ce soit, ou tout simplement sans s’y intéresser, suivent le mouvement.

A l’inverse de la basse cour, il y a la haute cour, celle qui juge, celle qui dirige, celle qui a le pouvoir de vie et de mort sur tous. Elle est représentée dans l’entreprise par le chef et par le fermier dans la ferme.

Enfin la court centrale n’existe qu’à Rolland Garros

Mais, cette basse cour n’en serait pas vraiment  une s’il n’y avait pas le renard, animal malin et rusé, bannit de toutes les fermes. Celui qui prend et qui  mange sans jamais se faire piéger. Eh bien c’est moi ! Quoiqu’à bien y réfléchir et compte tenu de mes mésaventures, j’ai la certitude aujourd’hui que  ma mère a du fauter et qu’elle a trompé mon père avec un âne. Ce qui fait de moi aujourd’hui plus un anard (conjonction d’âne et de renard, an ard qui fait anard. Ok ?), plutôt qu’un renard.

 

 

La ferme dans laquelle je chassais s’appelait TAGGLE, du nom de son propriétaire et  était hollandaise (il faut donc le prononcer à l’anglaise). Taggle qui possédait déjà une chaine de magasins spécialisée dans la vente de vêtements de prêt à jeter, voulait également en être le fabricant. Il lui fallait donc énormément de moutons pour produire la laine qui lui permettait de confectionner ses vêtements si particuliers. C’est pour cette raison qu’il avait acheté la ferme de Panurge.

Une fois par mois, il réunissait toute sa basse cour pour faire le point sur ses activités. J’adorais ces moments-là. A chaque fois qu’il y en avait une, je me cachais derrière une meule de foin pour écouter et tout observer. A vrai dire, écouter est un bien grand mot. Et vous allez comprendre pourquoi.

La première fois que j’ai écouté la réunion de Taggle, comme tous les autres de la basse cour, je me suis endormi. Il faut dire qu’il y avait  de quoi. Taggle convoquait toute sa basse cour pour 8 heures pétantes. A 10 heures, après être arrivés en retard, s’être salués,  après avoir pris des nouvelles de toutes les familles et discuté de toutes les rumeurs, la réunion pouvait débuter. Pour susciter l’attention de la basse cour, Taggle commençait toujours par énoncer son ORDRE DU JOUR. Ordre qu’avait le groupe de traiter l’ordre du jour dans l’ordre et dans le temps imparti. « Ja wohl mein general » répondaient-ils tous en chœur.

La matinée était donc consacrée aux points suivants: analyse des résultats du mois précédents, analyse des résultats en cours, prévision pour le futur, gestion des frais de personnels, productivité et rentabilité. Chacun avait à faire une analyse précise des points sus cités.

 

 

Je devinais assez vite que dans la ferme TAGGLE, il valait mieux la fermer. Ou en tout cas ne pas trop l’ouvrir. Surtout si c’était pour justifier de mauvais résultats. Par conséquent chacun ne faisait que lire des chiffres que tout le monde pouvait lire et expliquer ses résultats. L’explication des résultats consistait à critiquer. Critiquer le temps qu’il avait fait, l’équipe qui n’était pas bonne, les concurrents qui étaient agressifs et les clients qui volaient au lieu d’acheter. Comme ça tout le monde était content. Les animaux, parce qu’ils n’étaient pas responsable de leurs résultats, et Taggle puisque ni la collection, ni les prix, ni les surstocks ou soustocks, ni les problèmes de livraison n’étaient en cause. Ca, c’était pour l’analyse des chiffres du mois précédent. Pour le mois en cours, leur analyse consistait à dire que leurs résultats dépendraient du temps, de l’équipe, des concurrents et des voleurs. Et comme il ne restait qu’une dizaine de jours avant la fin du mois ils  ne prenaient pas beaucoup de risque. Bon, ça c’était également fait. Alors que même Taggle était incapable de prévoir le chiffre d’affaire du lendemain, il leur fallait dés à présent, prévoir celui de l’année. Ayayaille. Prenant leur courage à deux pattes, ils estimaient que le chiffre d’affaire prévu par le directeur financier de la ferme TAGGLE serait soit dépassé, et ce, en fonction du temps, de l’équipe, des concurrents et des voleurs, soit atteint,  et ce, en fonction de l’équipe, des concurrents, du temps et des voleurs, soit en dessous, et ce, en fonction des voleurs, de l’équipe, du temps et des concurrents.

Ce que j’appréciais dans leur analyse, c’étaient la diversité de leurs réponses. Elles étaient toutes  différentes et toute aussi plausibles les unes  que les autres. Et cela satisfaisait Taggle.

A midi, la matinée ayant passée très très très lentement à lire à voix basse ce que les autres lisaient à voix haute, il était temps pour la basse cour d’aller manger sans avoir aborder le reste  des autres  sujets prévus le matin, comme la gestion des frais de personnels, les rentabilités et les productivités qui pour la plupart, de toute façon, étaient extrêmement mauvais. Mais cela n’était pas si grave puisque Taggle, lui, les avait attentivement étudiés. De toute façon, devant l’impression impressionnante que m’avaient faite les animaux, j’avais la conviction qu’ils auraient pu répondre à toutes les questions qui leur aurait été posées.  En grands professionnels qu’ils étaient, ils avaient sans aucun doute étudié ces points  et préparé des réponses basées sur les conditions climatiques, l’état d’esprit de leurs subalternes, les petits prix des concurrents et  tous les vols dans les magasins.

 

 

A leur retour, sur les coups de 14h30, j’entendais la basse cour chanter gaiement  « j’ai bien mangé, j’ai bien bu, j’ai la peau du ventre bien tendu, merci petit Jésus ». Cela n’entamait en rien la volonté de Taggle de respecter son ordre du jour. Il décidait donc de passer aux points prévus l’après midi qui s’avéraient être aussi passionnants que ceux du matin: Administration, compte rendu des CE et évolution stratégique de l’entreprise. Ah l’administration et toutes ses secrétaires issues de l’ex Allemagne de l’Est qui vous dénonçaient pour ce que vous n’aviez pas fait ou mal fait. Qui vous donnait du « il faut que….sinon j’en parle à qui de droit ».Qui vous faisait des sourire en tête à tête et qui vous enfonçait après, et ce toujours en public. La secrétaire de Taggle, Ana stasie, était la petite chienne à son pépère. Toujours à ses cotés, les oreilles droites, elle était  a l’affût de la moindre parole malveillante. Bien qu’ayant été récupéré en ex Allemagne de l’Est, Ana stasie était Pékinoise. Comme tous les petits chiens, Ana stasie était hargneuse. Elle s’en prenait toujours au plus faible. Avant l’arrivée d’Ana stasie, il y avait un lama dans la ferme TAGGLE. Dala-i, (Serge en Français) était  le seul de son espèce dans la ferme. Il passait son temps à écouter, à conseiller sans jamais cracher à la figure de qui que ce soit. Sa sagesse était appréciée, même si par moment la basse cour eut aimé qu’il se révolte un peu. L’arrivée de la Pékinoise ne lui en laissa pas le temps. Elle commença par l’endormir, puis s’acharna tellement contre lui que Taggle décida de l’exiler en Inde où se trouvait le siège social de toutes ses sociétés. Siège social infesté de secrétaires pékinoises. Pauvre Serge, si tu nous écoutes….

 

 

Taggle  savait que les après midi étaient terribles pour l’attention de la basse cour. Mais il s’en moquait un peu. Lui aussi digérait, baillait, somnolait et rêvassait à ce qu’il ferait à sa retraite qui s’approchait à grands pas.

Mais cette après-midi là fut différente. Il venait certainement de se faire remonter les bretelles de sa salopette par le S.P.E.C.T.R.E (Sanctuaire Protecteur Et Confrérie des Taggle Réunis Ensemble) dont le chef Dan (dent en francais), son père, se faisait appeler N°1. Dan Taggle ne supportait plus de voir son fils baissé sa salopette en réunion. Il fallait qu’il en impose. Il devait donc la remonter et resserrer ses  bretelles.

Pour prouver qu’il avait bien compris le message  du père Dan (toujours Dent en français), il arriva cette après midi là avec un bocal rempli de mouches tsé-tsé.. Quelle mouche l’avait donc piqué. Une de son bocal certainement puisque dés qu’il fut entré dans la salle, il ouvrit le bocal d’où s’envolèrent toutes ses mouches. Les animaux de la basse cour étaient habitués aux mouches dans la ferme, mais elles étaient plutôt à merde. L’attaque fut brutale, tout particulièrement pour deux coqs,  car contrairement à ce que l’on croit, les mouches tsé-tsé ont la particularité d’empêcher de dormir.

 

 

Alors que tous les animaux se débattaient avec force et virulence contre cette attaque, une poule fut atteinte. Aussitôt elle pondue une ânerie. Elle qui d’habitude ne pondait rien, ne trouva rien de mieux ce jour là, que pondre non pas un œuf mesdames et messieurs, non pas deux œufs, non pas une douzaine mais bel et bien chers amis, une ânerie pour la modique somme de 599 euros.

Il faut dire qu’il est plus facile pour une poule de pondre une ânerie que pour un âne de pondre un œuf.

C’est cette ânerie qui déclencha le combat entre deux coqs qui venaient d’être touchés de plein fouet par les mouches. L’un d’eux coqs qui venait de reprendre la basse-cour de l’autre, lui reprochait de ne s’en être jamais occupé et de lui  avoir laissé une équipe dans un état déplorable. Le coq attaqué se défendit bec et ergots, arguant du fait qu’il avait agit de son mieux pour ne pas laisser se dégrader plus encore l’état d’esprit qui y régnait, et ce dans l’intérêt de son successeur.  La réaction du premier ne se fit pas attendre. Il rétorqua que c’était par lâcheté et parce qu’il craignait de faire des vagues qui pourraient remettre en cause sa candidature au bureau ovule (page   ), qu’il n’avait rien entrepris. L’autre coq sentit alors sa crête passer du rouge au carmin et ne put se contenir davantage. Il monta sur ses grands ergots, invectivant de noms d’oiseau son attaquant et lui fit comprendre clairement que c’était son incompétence à manager qui avait conduit à la dégradation du climat dans la basse cour et non la sienne. Que lui au moins, avait su ne pas créer de vagues, les poules ne sachant pas nager.

 

 

Pendant ce temps, Taggle s’était changé et  avait endossé sa tenue d’arbitre. Il comptait les points sans jamais intervenir et  jubilait. Il y avait de l’action, et en plus il n’en était pas à l’origine. Le père Dan ne pourrait rien lui reprocher. Il n’était en rien concerné par l’ânerie de 599 euros qu’avait pondue la poule. Ca n’était pas à l’ordre du jour. Il n’était là qu’en tant que simple spectateur. Il n’intervint donc jamais.

 Alors qu’ils allaient en venir aux ergots, une grosse vache ruminant dans son coin décréta….un coq. En langage basse cour, décréter un coq signifie que c’est l’heure de la pause. Il était déjà 15h30.

Les séquelles laissées par les ébats des deux coqs eurent des conséquences importantes sur la basse cour. La violence des propos et des comportements absolument pas maitrisés par Taggle, les avaient plongés dans le désarroi le plus complet. Ils sentaient que ce qu’il s’était passé n’avait laissé que des perdants. Les deux coqs ne se coqueritaient plus et étaient amères de voir que Taggle n’avait pas pris position en faveur de l’un ou de l’autre. Les autres savaient maintenant qu’en cas de problème, ils n’auraient jamais le soutien de Taggle. Mais à quoi servait-il alors ? A rien manifestement.

Le lendemain j’achetais le journal sportif du management fermier. Celui-ci titrait en gros à la Une :

UN CON BAT DEUX COQS

VERITABLE EXPLOIT D’UN FERMIER

 

 

Quelques jours plus tard au hasard de mes pérégrinations, je tombais sur une mὲnagerie. J’y vis des animaux bien plus féroces que ceux de la ferme : des Zommes qu’ils s’appelaient. Les Zommes sont une espèce animale particulière et particulièrement dangereuse. Ils peuvent être à la fois vils, agressifs, mielleux, mesquins, hargneux, râleurs, ambitieux et sont sans arrêt en train de se chercher querelle pour prendre la place de l’autre.

 Malgré cela, je m’aperçus assez vite que la situation que j’avais vue dans la ferme Taggle ne  pouvait pas se produire ici. Leur chef s’appelait le mὲnager. Pour un chef, il était bizarre. Il soignait ses animaux, s’en occupait et les mὲnageait. Il en était suffisamment proche pour anticiper leur dangerosité. Il en était responsable. A leur contact il était concentré, attentif aux moindres signes d’agressivité, à l’écoute de tout ce qu’il entendait et observait tout ce qui se faisait. Il récompensait et encourageait quand le travail qu’il demandait était bien fait. Il corrigeait et faisait recommencer quand ce n’était pas bien. Il les éveillait  Son rôle était de canaliser, tout en laissant s’exprimer la nature des Zommes. Il devait créer une harmonie.

 Dans une mὲnagerie c’était d’abord la qualité individuelle qui faisait la qualité du groupe. Et c’est cette solidarité qu’il arrivait à créer grâce à son courage et sa patience. Pour arriver à cette maitrise il devait également trancher, sanctionner, voire se séparer d’un Zomme quand celui-ci mettait en péril l’objectif du groupe. Mais il prenait toujours soin de ne jamais le blesser.

J’étais fasciné par ce que je voyais. Mais en tant que renard, ma place n’était pas là. En restant dans une mὲnagerie, je n’avais aucune chance de m’en sortir. Les mὲnagers prenaient toutes les précautions nécessaires pour ne pas se faire avoir.

Je décidais donc de m’en retourner dans ma bonne vieille ferme Taggle. Là au moins, entouré de mes oies, mes vaches, mes poules, mes moutons etc., et sous la haute autorité de Taggle, je savais que je serais tranquille.

Par Bruno
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