Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 16:45

LES SAINTROPESQUES

 (8’40’’)

 

Trop petit, trop grand, trop dur, trop mou. Ne vous m’éprenez pas, je parle bien d’un individu trop autoritaire, trop individualiste, trop faible, trop influençable, trop rebelle, etc.

A l’inverse, on trouve le « pas assez ». Pas assez ambitieux, pas assez fort, pas assez à l’écoute, pas assez prêt, pas assez compétent, etc.

Combien de fois entend-on ces commentaires avides (ou plutôt à vide) et  éclairés des responsables à l’égard de leurs salariés. Ces 2 adverbes considérés comme les plus motivants du management, sont également les plus cités par les  responsables lorsqu’ils parlent de leurs salariés.

 

 

 Le trop a une connotation négative quand on l’utilise pour parler d’un autre. Il est également le signe annonciateur d’un non, d’un refus, quand il s’agit d’une promotion ou d’une mission particulière à effectuer. Même « le trop bon » en fait les frais, le trop étant de trop. A croire aussi que pour le management, trop bon signifie trop con. Il en devient donc aberrant de dire de quelqu’un qu’il est trop bon, puisque trop et bon en management, ne font pas bon ménage. Pour renforcer la négativité de cet adverbe, celui-ci est souvent précédé d’un binon (et non d’un bidon qui signifie avoir un double don le « don-don », qui n’est pas non plus le dindon, qui n’est fait que d’un don mais celui de la farce) : le «  non-non ». Ce binon semble souvent ferme et définitif, et peut signifier l’arrêt ou la fin d’une  carrière. Pour sauver sa carrière il n’y a donc qu’une: solution : être moins. « Comme il est trop, il faut qu’il soit moins ».

 

 

Le salarié devenu trop, l’est devenu à la demande de sa hiérarchie. En effet le trop n’est pas naturel, c’est le pas qui l’est (surtout pour le cheval).  « Je ne peux pas, ce n’est pas possible, pas maintenant, pas si vite, pas pendant que je mange, pas question, pas le temps, etc.… » sont les expressions les plus employées au travail. A tel point, qu’a chaque question posée, la première réponse qui nous vient naturellement à l’esprit, est l’une d’entre elles. Elles sont devenues un reflexe de notre langage dans l’entreprise. Un dernier petit conseil : il est très fortement recommandé, de ne pas faire ce qui n’est pas demandé par la hiérarchie.

 

 

Mais un salarié qui n’est pas, est condamné ou  n’a

 que très peu de chance d’évoluer. Il  lui est donc vital de ne jamais se trouver dans le pas. Il lui faut être au minimum dans le pas assez.

Dans le  pas assez  on trouve de l’espoir, une sorte de « tout n’est pas fini », de « c’est encore possible », « attendons encore un peu… », « Allez-y…. », « Il faut continuer… », etc. Le pas assez est souvent précédé d’un « oui mais … » positif, qui suggère qu’il pourra l’être ou le devenir. Mais pour  cela il n’aura qu’une solution : être plus.

Malheureusement le plus mène souvent au trop. Et quand on est au trop il faut aller au moins. C’est à ne plus rien y comprendre pour la plupart des salariés qui ne cherchent à faire que ce que leur demande leur hiérarchie. Cette hiérarchie qui les observe et les suit sans rien dire. Qui ne les reçoit qu’une fois atteint le trop pour leur annoncer qu’il faut faire moins.

Toutes ces remarques « tropesques » sont émises par les saints du management : Les saintropesques.

 

 

Mais le saintropesque ne s’arrête pas là. C’est un passionné du trop. Le trop qui ne qualifie que l’individu ne lui suffit pas. Il doit élargir son pouvoir à l’ensemble de la collectivité. Alors il donne trop de travail ce qui conduit les salariés à user de toutes les astuces pour en faire le moins possible ; il embauche trop de personnel ce qui conduit les actionnaires à exiger de lui qu’il en garde le moins possible ; il crée trop de stress ce qui conduit encore les salariés à être le moins possible dans l’entreprise ; il écrit trop de notes ce qui incite les destinataires à les lire le moins possible ; il parle trop ce qui incite son auditoire à l’écouter le moins possible, il achète trop ce qui l’oblige à acheter moins d’autres produits qui auraient pu se vendre et bien d’autres trop encore.

On voit clairement les effets dévastateurs de « la trop fimania » (virus extrêmement contagieux issu de l’atrophisme)  sur la santé de l’entreprise. Au lieu d’augmenter le volume et la richesse financière et humaine de l’entreprise,  « la trop fimania » ne fait que la dégrader et l’affaiblir. Le trop de stock conduit à solder voire à brader la marchandise ce qui parfois coûte plus cher que cela ne rapporte. Le trop de travail amène les salariés toutes catégories confondues à trop de stress et par conséquent à en faire moins en utilisant tout ce qui est en leur pouvoir : absence, lenteur, sabotage, syndicalisation protectrice. Le trop de personnel mène aux licenciements. Le trop de blabla écrit et oral conduit celles et ceux qui le supportent au désarroi et à la démotivation.

 

 

Mais n’a-t-on jamais chiffré le cout du trop ? Bien sûr que si. Des experts nommés par les saintropesques sont tout à fait capables d’expliquer et de chiffrer les conséquences financières catastrophiques de tous ces trop. À commencer par l’absentéisme bien évidemment volontaire des salariés. Ces salariés qui coutent déjà trop chers quand ils sont présents mais qui coutent encore tellement plus chers quand ils sont volontairement absents. Il y a également les démarques connues et inconnues qui sont chiffrables. Et là encore, elles sont dues à des salariés trop laxistes qui n’ont pas compris leur intérêt à vendre, à protéger et à surveiller tout ce qui a été acheté.

 

 

 Pour stopper les hémorragies de tous ces trop, ces experts ont mis en place toute une série de tableau de bord avec des lignes rouges à ne pas dépasser, au motif de la survie de l’entreprise. Ces tableaux de bord visent à démontrer mathématiquement que c’est parce qu’il y a trop de personnel qu’il y a trop d’absentéisme et trop de laxisme.  La suite est encore mathématique : trop de charges +(trop d’absence+ trop de démarque connue et inconnue+ trop de frais +trop de contraintes économiques, financières, sociales, écologiques)+trop de problèmes = moins d’effectifs. Il n’y a donc pas d’autres choix malheureusement, que de licencier.

Ces experts, auxquels on peut reprocher leur manque de professionnalisme, contrairement aux salariés cités ci-dessus, sont à l’affût du moindre petit trop qui les conduira à la solution idéale. Ils ont les yeux rivés sur leurs petites lignes, et sont prêts à bondir dés que l’une d’entre elles sera franchie. Car chez ces gens là monsieur, on ne rigole pas avec les lignes, non monsieur, on ne rigole pas,…on vire.

Mais ces mêmes experts, une fois identifiées les raisons et les conséquences d’un échec, sont ils capables d’en comprendre les causes ? Pas sur. D’ailleurs, à quoi cela servirait-il ? Et puis cela prendrait tellement trop de temps.

 

 

Le mὲnagement considère que c’est la méconnaissance partielle ou totale d’un individu, d’une collectivité, d’un besoin ou d’un marché qui crée le trop. Son but n’est donc pas d’aller vers le plus qui conduit au trop mais d’aller vers le mieux qui conduit au meilleur. Comment faire mieux, au lieu de comment faire plus. Et contrairement au proverbe managérial « qui peut le plus peut le moins », le mὲnagement privilégie le « qui peut le mieux le fait et c’est tant mieux». Cette distinction entre le plus et le meilleur est fondamentale. Dans le plus il y a la notion de quantité, alors que dans le mieux on trouve la notion de qualité.

 

 

J’ai plusieurs fois constaté que ce n’était pas forcément la meilleure personne ou le meilleur candidat qui était choisi pour telle mission ou telle promotion, mais plutôt le « Plus Quelque Chose » (le PQC) : le plus docile, le plus mobile géographiquement, le plus condescendant, le plus servile, le plus affable, etc. On pouvait même aller jusqu'au plus compétent en prenant quelques risques. Mais rarement jusqu’au meilleur. 

Il faut dire que la liste des nominés dans la catégorie des « «PQC » est souvent longue, très longue, très très longue. En revanche, celle du meilleur est trop courte pour les saintropesques puisqu’elle n’en contient qu’un. Et c’est ce qui les frustre. Trouver le meilleur est trop facile. Il  leur faut donc chercher d’autres critères moins aisés, mais qui prennent plus de temps. Et de plus de temps en plus de temps on en arrive vite à trop de temps passé à chercher. Il faut alors conclure rapidement et trouver la solution la moins pire qui s’avère souvent être le choix d’un PQC. Déroutant n’est-ce pas ?

Les saintropesques apprécient également le PQC pour ses qualités de oui oui (le bioui). Le bioui (qui se prononce bi oui et non biou i qui ne veut rien dire) est un petit animal ambitieux mais docile, toujours prêt à rendre service, extrêmement obéissant, fidèle , très attaché à ses maitres et qui ne dit rien quand il est jeté par ceux- la mêmes qui l’ont élevé. Les saintropesques savent aussi qu’ils peuvent toujours lui demander plus. Le PQC a cette faculté de ne jamais dire non, contrairement au meilleur qui, lui, l’emploie trop souvent. N’oublions pas que le binon est le domaine réservé des saintropesques et que nul d’autre qu’eux n’est à même d’avoir le droit et le privilège de pouvoir l’utiliser. Les saintropesques savent enfin que la durée de vie d’un PQC dans sa nouvelle fonction est de courte de durée, puisqu’il arrivera à un moment donné, à être un trop. Ce sera alors le moment pour eux de lui en demander moins, en le déclassant ou en se séparant tout simplement, pour laisser la place à un nouveau PQC avec lequel les saintropesques feront la même chose.

 

 

Il faut dire que cette espèce florissante est protégée dans l’entreprise. En plus, tout y est prévu pour qu’ils s’y sentent à l’aise et en sécurité. Car le PQC a un ennemi et un seul, mais redoutable : le meilleur. Et oui, le meilleur fait peur et pas seulement aux PQC mais aux saintropesques également. Et ce pour une seule raison : le meilleur est le seul qui pourrait  leur prendre leur place. Alors pour l’amadouer, le dompter, les saintropesques lui demandent parfois de devenir un PQC. Il en devient alors agressif. Etre plus docile, plus à l’écoute, plus malléable, sont des termes qui le rendent méchant et qui lui font dire la formule que seuls les saintropesques ont le droit d’utiliser :non-non. Les meilleurs qui utilisent le non-non, sont ceux qui ne se sont pas convertis au PQC. Ils sont appelés communément par les saintropesques, les non-non flingueurs. Ils sont craints car honnêtes et uniquement au service de l’entreprise contrairement aux saintropesques qui eux ne sont au service que de leurs propres interêts.

Mais le meilleur à un talon d’Achille : il lui manque juste un petit Plus Quelque Chose.

Par Bruno
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