LE SILENCE ENDORT
(8’40’’)
Je l’ai souvent constaté lorsque je faisais des propositions à mes équipes : elles étaient tout le temps d’accord avec moi. Cela avait le don de me mettre de bonne humeur, ce qui de par ma position était assez rare. De plus cela renforçait ce que je pensais déjà depuis bien longtemps de moi : dans l’entreprise, j’étais l’un des rares – si ce n’est le seul – à détenir le pouvoir de l’intelligence. J’étais tellement bon et tellement fort que je faisais systématiquement l’unanimité auprès des miens.
Personne n’avait rien à y redire. Bien entendu, et c’est ce qui me rassurait, cela n’avait rien à voir avec mon statut de chef. Mes propositions étaient si brillantent qu’elles en devenaient incontestables et (surtout) incontestées. D’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement ?
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Lorsque je faisais une proposition, c’était d’abord parce que l’entreprise, par l’intermédiaire de son chef suprême, avait su créer un problème (souvent grave) à résoudre : perte de chiffres d’affaire, conflit entre le personnel et les syndicats, débrayage, risque de délocalisation, etc. Plus grave encore était le départ de notre cher et tendre PDG. Ce n’était pas tant qu’il ait créé une faillite, ou qu’il s’en soit mis plein les poches qui suscitait autant de tensions, mais plutôt le fait que le conseil d’administration lui offre, en guise de remerciement, un dernier saut en parachute doré du haut de son building afin de lui éviter d’affronter en face les centaines de salariés mécontents.
En tout état de cause, la mission que j’acceptais (même si je n’avais pas le choix) consistait à trouver, là, ici et maintenant, tout de suite, le plus rapidement sans possibilité de ne pas être rapide, une solution impossible à un problème que ceux-là mêmes qui l’avait créé ne pouvaient résoudre. Je tiens d’ailleurs à remercier les grands chefs de la confiance qu’ils nous accordent lorsqu’ils qui créent des problèmes qu’ils ne savent pas résoudre.
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Contrairement à Jim Phelbes, l’homme aux cheveux blancs de la célèbre série « mission impossible », je ne m’entourais pas de collaborateurs. Cela n’avait rien à voir avec ma calvitie naissante due à mes nombreux grattages de têtes réflexionnaires, mais j’ai toujours préféré travaillé seul, arguant que j’étais entouré d’une bande d’incapables qui se moquait éperdument de l’entreprise et qui n’était absolument pas motivée. Je n’y pouvais rien, moi, si l’entreprise regorgeait d’ « incapables », comme disait les grands chefs. Le fait de travailler seul signifiait également que la confidentialité confidentielle confidentiellement demandée à tout le monde était au moins respectée, puisque tout le monde savait que le problème connu de tous était confidentiel et que personne d’autre ne devait être au courant de ce problème confidentiel.
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Dès qu’une mission m’était confiée, je la prenais à bras le corps et m’attelais à la tâche. Je la retournais dans tous Mes sens, réfléchissais à toutes Mes conséquences et en prenais tous Mes tenants et tous Mes aboutissants. Et enfin après plusieurs secondes d’intenses réflexions pendant ma digestion, j’en arrivais à Ma seule et unique idée. Cela tombait bien, car j’ai toujours entendu dire que la première idée était la meilleure. Pourquoi irais-je alors solliciter inutilement mes petites cellules grises tant convoitées pour en chercher une seconde ? C’est ce que j’appelle la rentabilité cervale (rappelant au passage pour ceux qui ont des difficultés en français que l’on dit un cerval pour des personnes, qui, comme moi n’en ont qu’un, et des cerveaux pour les personnes qui ont les 3). En tout cas, c’était mon idée à moi, ma solution miracle, celle que tout le monde attendait, celle que tout le monde espérait.
Lorsque j’annonçais ma grande décision à mes équipes, leurs réactions étaient unanimes. Elles s’exprimaient principalement par une approbation silencieuse du regard de mon auditoire, soit sur leurs chaussures, soit sur le plafond. Les deux plus fameux proverbes du management, « qui ne dit mot consent » et « le silence est d’or » (surtout si tu veux garder ton job) étaient atteints. Ceux qui regardaient le plafond devaient remercier le seigneur d’avoir devant eux le Sauveur. Ceux qui regardaient leur chaussures étaient dépités de voir autant de talent face à eux et se demandaient si un jour ils pourraient atteindre ce niveau.
J’étais en quelque sorte le Saddam Hussein de mon service comme le disaient affectueusement mes collaborateurs. Celui qui pense d’abord au bien des autres et à sa mission, celui qui fait l’unanimité silencieuse dès qu’il parle et dès qu’il propose. Et tout cela, sans jamais imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. Tout en douceur, tout en finesse, tout en subtilité, tout en apparence et surtout tout en proverbes à la con.
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Malgré cela, et bien que mes idées fussent toujours acceptées unanimement, j’ai toujours eu du mal à comprendre leur lente mise en place, voir leur sabotage.
En revanche, ce que je comprenais parfaitement, c’était mon attitude face à mon responsable quand il m’imposait une de ses brillantes idées à lui.
D’abord, je ne l’appréciais pas. C’était forcément un incompétent qui ne devait sa réussite et son poste qu’à sa fourberie, qu’à son coté lèche-bottes et mielleux vis-à-vis de sa hiérarchie. Ensuite le poste qu’il occupait aurait dû me revenir de droit, compte tenu de mes qualités d’écoute du silence, de ma créativité et de cette faculté à fédérer autour de moi. Enfin, toutes ses idées étaient nulles puisqu’elles n’émanaient pas de moi.
Mon refus d’appliquer ses idées était clair. Il était basé sur la franchise et le courage, et se traduisait de la façon suivante. Lorsqu’il nous réunissait, les petits autres chefs et moi pour nous imposer sa dernière trouvaille, il avait lui aussi, droit à l’unanimité silencieuse. Mais pas la même que la mienne. La sienne ressemblait plus à une minute de silence. La fameuse minute de silence qui rend hommage à une personne décédée où chacun regarde, soit ses chaussures, soit le plafond et où la plupart des personnes présentes s’emmerdent. Cette minute de silence consacrait son idée, qui avant même d’avoir vécu était déjà morte. Mais alors qu’il aurait dû être triste à l’idée que celle-ci soit déjà morte, il nous souriait et nous remerciait. Qu’avait-il donc dans sa petite tête pour ne pas comprendre notre désintérêt et notre désapprobation ? Qu’avait-il donc dans sa petite tête pour ne pas comprendre que notre présence était forcée ? Cette minute de silence, signe fort de notre franchise et de notre courage ne lui suffisait-il pas ? Comment pouvait-il apprécier d’une manière aussi positive notre funeste minute de silence ?
En tout cas cela confirmait tout le mal que je pensais de lui. Nous n’avions pas la même définition des fameux proverbes managériaux ni la même définition de l’écoute silencieuse. Il lui fallait payer et subir les conséquences de son arrogance. Nous appliquerions ses décisions, certes, mais avec une lenteur extrême, voir en les sabotant. Comme ça, peut-être comprendrait-il !
Mais plus nous sabotions, plus il arrivait avec de nouvelles idées. Non plus pour régler le problème de départ (qui n’en n’était pas vraiment un et qui tout au plus était bénin), mais pour régler tous les sabotages (qui eux s’amoncelaient et devenaient de plus en plus graves) dont nous étions les auteurs
C’en était trop. Devant tant d’obstination, je profitais d’une réunion avec les autres petits chefs, pour lui faire part d’une de mes lumineuses idées (en fait la seule selon ma célèbre théorie de la première idée). Mon pouvoir d’intelligence m’avait permis de voir que l’ensemble de mes petits camarades de classe n’en pouvait plus et que notre fameuse minute de silence n’avait eu aucun impact. Je sentais chez eux du dépit, de la désinvolture, du laxisme, de la démotivation, du désintérêt, du renoncement, etc. Je levais donc la main et prenais la parole au nom de tous mes petits camarades, qui je le précise ne me l’avait pas demandé, ni même recommandé d’ailleurs. Une fois terminé, je me rassis. J’avais conquis mon auditoire. Cette unanimité silencieuse que j’avais avec mon équipe, je l’avais également avec mes collègues. Moi aussi je pouvais sourire et remercier. Leurs regards sur leurs chaussures et/ou au plafond ne trompaient pas. Une fois encore, j’avais atteint le nirvana des 2 proverbes. Pas un seul n’avait quelque chose à redire, pas un seul ne me regardait droit dans les yeux. Ou plutôt si. Il y en avait un, mon chef.
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Une fois viré (là encore je suivais la même voie que Saddam, mais avec un peu plus de chance au final) et après blettes réflexions, j’en arrivai au triste constat que ma hiérarchie ne m’avait pas compris, et ce malgré le soutien sans faille de mes petits camarades.
Affalé dans mon canapé et absorbé par mon feuilleton préféré (Derrick), je m’assoupissais naturellement (comme à chaque fois) quand je me mis à entendre une voix.
— Peux-tu me rappeler les 2 fameux proverbes du management ?, me demanda-t-elle.
Je les lui récitai fièrement :
— « Le silence est d’or. » et « Qui ne dit mot consent. »
— Eh oui, et c’est bien là qu’est le problème petit scarabée.
« Petit scarabée ??? » Mais pourquoi m’appelait-il petit scarabée ? Je n’étais ni Chinois, ni expert en Kung-fu, ne portais pas de robe orange, ne marchais pas pieds nus et n’avais pas le crâne rasé. Bien qu’il fût vrai qu’à l’âge de 25 ans, je pris une casserole bouillante entre mes 2 bras. Cet exploit que je n’avais jamais essayé de battre, me valut une paire de baffes de la part de ma mère car j’avais fait tomber l’eau bouillante sur son teckel à poils longs qui en l’espace d’une seconde s’était transformé en teckel à poils ras, et 15 jours d’hospitalisation avec deux greffes de peaux sur les avant-bras. Bref, alors que je somnolais toujours, la voix revint.
— Sais-tu comment se traduit ton proverbe « Le silence est d’or. » en mέnagement ?
— Non, répondis-je, inquiet.
— Le silence endort, me dit-elle.
— Le silence endort !!! Le silence endort ??? Mais pourquoi le silence endormirait-il ? Et qui endort-il ?
C’est alors que la voix me dévoila la source de ce proverbe de mέnagement . Elle me disait que le silence endormait celui qui le provoquait mais aussi celui qui le subissait. Celui qui le provoque s’endort dans les certitudes de son aura, de ses talents, de ses pouvoirs et de ses compétences. Il ne se remet jamais en question puisque personne ne lui dit rien. Ce qui ne l’empêche pas, lui, de remettre en question ses collaborateurs. Il ne peut pas non plus être la cause d’un échec. Part conséquent si ce n’est lui, c’en est donc un autre. Il ne s’aperçoit pas non plus qu’il provoque plus de crainte, d’indifférence et d’inhibition que d’envie. Or l’envie est le socle, la première pierre, la première marche qui mène au mέnagement.
— Et ceux qui le subissent ?, demandai-je.
Ceux qui le subissent s’endorment dans leurs certitudes qu’ils ne peuvent rien dire, rien faire. Qu’il ne sert à rien de se battre et de défendre son point de vue. Ils s’affaiblissent et se rapetissent aux yeux de celui qui provoque le silence. Cette image de soumission et de lâcheté crée une frustration qu’il faudra faire payer à quelqu’un. Et ce quelqu’un c’est souvent un subalterne. Subalterne que nous sommes tous à un moment donné, à l’égard de quelqu’un.
— Et comment traduit-on « Qui ne dit mot consent. » en mέnagement ? »
— Qui ne dit mot dépend, rétorqua-t-elle.
— Dépend de qui ? De l’autre ?
— Exactement. Ne rien dire c’est dépendre de l’autre et lui confirmer l’emprise et le pouvoir qu’il a sur nous »
— C’est n’importe quoi. Je n’ai jamais dépendu de qui que ce soit.
— Alors pourquoi ne disais-tu rien en réunion? Pourquoi tes collègues et tes équipes se taisaient quand tu imposais une de tes merveilleuses idées ? Tu sais, petit scarabée (il recommençait à m’appeler petit scarabée), la plupart des managers que j’ai rencontrés m’ont souvent dit la même chose que toi. Ils avaient également le même comportement silencieux en réunion et était convaincu de leur unanimité vis-à-vis de leurs équipes lorsqu’ils parlaient. Evidemment la majorité d’entre eux n’a jamais accepté d’être vus de la sorte. Et pourtant.
Je me réveillais alors en sursaut et tout en sueur. J’étais en plein cauchemar. Je m’aperçus que j’étais à la fois comme mes chefs et comme mes subordonnés. Comme mes chefs parce que j’imposais au lieu de proposer et d’échanger pour une compréhension mutuelle, et comme mes subordonnés parce que je subissais au lieu de proposer et d’échanger pour une compréhension mutuelle aussi.
La voix revint :
—Sais-tu, petit scarabée (il m’énerve…), que ton
responsable est comme toi avec le sien, et que son responsable l’est également avec le sien et ainsi de suite jusqu’en haut de la pyramide. Haut de la pyramide qui aussi courageusement que toi subit les caprices de ses actionnaires et qui les impose dans un silence de plomb à ses salariés ?
— Mais si nous sommes tous pareils, pourquoi n’échangeons-nous pas ?
— A cause de l’écoute active prêchée par les écoutologues (spécialistes de l’écoute clinique)
— Qu’est-ce que l’écoute active ?
— Dans l’entreprise c’est encore un mystère. Ces deux termes me sont toujours apparus antagoniques dans le milieu professionnel. En revanche pour les écoutologues, elle semble indispensable au développement personnel du salarié. Contrairement à l’écoute silencieuse, l’écoute active est comme son nom l’indique active. Son action se caractérise par de nombreux gestes de la tête, des bouts de phrase que l’on commence et que l’on ne finit pas et des onomatopées. Ces signes forts de l’écoute active incitent le salarié à en dire toujours un peu plus. Elle sert à ce que l’autre se trouve et se comprenne par lui-même. Face à son problème il se doit de le résoudre seul. L’écouteur, par son écoute active va donc l’amener progressivement à prendre conscience qu’il est capable d’en trouver la solution. Tout ça peut paraitre merveilleux et l’est surement pour les malades, mais y a-t-il tant de malades dans l’entreprise ? Car la première particularité de l’’écouteur actif, c’est d’abord qu’il ne s’intéresse ni à l’autre, ni à son problème. Quelque soit le salarié et quelque soit le problème de celui-ci, la seule chose qui le motive, c’est d’appliquer à la lettre sa méthode : geste-bouts de phrases-onomatopées. Certains sont tellement bons qu’ils peuvent même écouter les salariés les yeux bandés. La deuxième particularité, c’est qu’il n’a ni le droit d’interpréter, d’évaluer, de conseiller, ni de questionner. Tout manquement à ses devoirs peut d’ailleurs le conduire devant le conseil de l’Ordre des Ecoutologues qui peut le répudier. Il ne faut pas oublier que les écoutologues ont prêtés serment devant Hypocrite. La dernière particularité c’est que l’écoute active ne peut se pratiquer que lorsqu’on n’est pas concerné par le problème de l’autre et qu’on est payé –souvent très cher- pour le faire. Dans l’entreprise, il n’y a que les LSD (voir page…) qui soient des adeptes de l’écoute active. Malheureusement ils sont aussi nombreux que les adeptes de l’écoute silencieuse.
— Que reste-il alors?
— As-tu déjà entendu parler de l’écoute attentive ?
— Non
— Ca ne m’étonne pas? L’écoute attentive s’appuie sur l’échange. Il n’y a pas un parleur unique et un écouteur unique. Les deux parlent et écoutent chacun leur tour et pas tous ensemble. Ces échanges quand ils sont bien menés se transforment en « buffet d’idées gratuites ». Mais pour que ce buffet existe, il y a une seule et unique condition : avoir un objectif commun. Sans objectif commun, on retombe soit dans l’écoute silencieuse, soit dans l’écoute active. L’écoute attentive requiert aussi une parole active. Cette parole active contribue à amener des idées UNIQUEMENT centrées sur l’atteinte de l’objectif. Elle engendre d’autres paroles actives qu’on appelle des réactions. Elles sont nécessaires et indispensables à l’élaboration de la meilleure action possible à mener pour réussir l’objectif. L’écoute attentive et la parole active sont les deux autres marches qui mènent au mὲnagement. Te rappelles-tu de la première ?
— L’envie